Clavier Dvorak pour la langue française
Ergonomie du poste de travail informatique

Fiche profession : la sténodactylographe
Séverine Marteau

Source : Delphine Gardey, Mécaniser l'écriture et photographier la parole, Utopies, monde du bureau et histoires de genre et de technique in Annales HSS mai, juin 1999 n°3

Une petite histoire des techniquesretour au sommaire

Tout au long du XIXe siècle, de nombreux projets visant à mécaniser l'écriture ont vu le jour. Les motivations des inventeurs sont diverses : Tout d'abord, ils affichent une volonté de dépasser la vitesse de l'écriture à la main, les termes de vitesse et d'accélération devenant peu à peu des synonymes de modernité et de progrès. C'est dans cette optique que Conti créé en 1823 son Tachygraphe. Ensuite, la volonté de réaliser chez soi, des caractères similaires à ceux de l'imprimerie a contribué à faire naître de nouvelles machines (par exemple celle de Thurber en 1843). Enfin, c'est le besoin spécifique des aveugles qui a été pris en compte et qui a contribué à de nouvelles inventions : le Typographe de Hughes en 1850 ou encore l'appareil de P. Foucault qui a connu un grand succès en Europe.

Peu à peu les inventeurs ont cherché à toucher un public plus large en créant des machines plus facilement utilisables. Ce sont les magistrats, les médecins, les prêtres qui représentent le premier public visé mais on veut également accorder une visée éducative à ces machines : on espère qu'elles serviront aux écoliers à apprendre la composition et la ponctuation.

Tout au long du siècle se côtoient des machines très différentes, mais qui portent le même nom. Une d'entre elles va cependant émerger du lot et se différencier par sa taille raisonnable et par l'existence d'un clavier : la Typewriter de Scholes qui va être produite dans les manufactures de l'armurier Remington à partir de 1873. Cette machine s'adresse avant tout aux hommes de loi, aux auteurs, aux télégraphistes mais il existe également un public d'amateurs, de collectionneurs qui n'utilisent pas la machine à des fins professionnelles. Comme on peut le constater, la fonction commerciale de la machine à écrire qui va devenir prépondérante au XXe siècle n'est pas mise en avant à l'origine.

La sténographie ou "l'art d'écrire aussi vite que la parole" est également une préoccupation lointaine. Les nombreuses inventions qui voient le jour tout au long du XVIIIe siècle sont marquées par la rivalité entre les auteurs sténographes. Malgré ces divergences, c'est à cette époque que se mettent en place les principes fondateurs de la discipline : la simplification des alphabets, la géométrisation de l'écriture, l'abréviation qui repose le plus souvent sur le phonographisme (on n'écrit des mots que les sons).Les auteurs sténographes ont une idée précise des usages possibles de leur méthode : elle doit avant tout servir à recueillir la parole des savants, des grands orateurs politiques ou juridiques. Ce n'est que dans les années 1830 que le projet de diffuser ces écritures vers un public plus large voit le jour. Les chercheurs vont alors travailler à la simplification et à la vulgarisation des techniques. La sténographie se pratique alors dans des associations locales comme un loisir et constitue une pratique de sociabilité.

Ainsi on observe une grande diversité des projets et des utopies qui tournent autour de ces deux préoccupations : la mécanisation de l'écriture et la photographie de la parole. Ces avancées semblent se constituer en projets sociaux ou scientifiques, bien loin de l'application commerciale qui va se développer par la suite.

Naissance d'un nouveau personnage : le sténodactylographe commercialretour au sommaire

Delphine Gardey attribue la naissance de cette nouvelle activité à la rencontre entre un objet, la machine à écrire, un milieu professionnel, les sténographes, et un espace, le bureau. Deux processus sont à l'oeuvre aux États-Unis tout d'abord puis en France, dans les années 1880 : d'une part le typewriter est commercialisé et est considéré progressivement comme un outil de bureau et d'autre part l'augmentation du travail administratif nécessite une solution technique qui va se matérialiser par le développement de la sténographie commerciale. Ainsi tout au long des années 80, l'utilisation de l'écriture mécanique, la prise de note en abrégé et l'utilisation de papier carbone permet une accélération du rythme de production de l'écrit administratif. Le sténodactylographe, plus rapide et plus efficace face à cette nouvelle demande sociale, remplace peu à peu le copiste.

Cette nouvelle utilisation commerciale de la sténographie et de la dactylographie, qui, comme on l'a vu précédemment, n'était pas un usage évident à l'origine, va totalement modifier la façon dont on valorise cet art. Les sténodactylographes, qui travaillent principalement dans les milieux politiques, juridiques ou journalistiques et exercent leur activité essentiellement à titre libéral, sont généralement des individus d'un bon niveau d'instruction qui bénéficient d'un statut social favorisé. Les sténodactylographes commerciaux sont eux des salariés qui occupent le haut de l'échelle des emplois administratifs. Ils sont considérés comme de véritables collaborateurs, aptes si nécessaire à succéder à leur patron. Cependant ils ne bénéficient pas du même statut que les sténodactytlographes judiciaires ou parlementaires. Leur recrutement est moins sévère et nécessite un niveau d'instruction inférieur. Ainsi s'ils se situent dans les emplois de bureau les plus élevés, ils occupent le bas de l'échelle des professions liées à la sténodactylographie. La profession bénéficie cependant un peu du prestige des sténodactylos juridiques et le fait que l'usage commercial s'impose peu à peu va contribuer à la diminution du prestige attaché à la profession.

À partir des années 1910, la recherche de la maîtrise de l'instrument va devenir prééminente. Se développent alors des méthodes d'apprentissage, de positionnement qui reposent sur une discipline stricte du corps et qui témoignent d'une volonté d'uniformisation et de standardisation des usages et des pratiques. En France, on importe des États-Unis la "méthode des 10 doigts" qui vise à dégager la vue du dactylographe. La professionnalisation de la pratique dactylographique intervient au moment où le nombre de machines, d'opérateurs mais également le nombre de lieux de formation augmente considérablement. Cependant, malgré cet effort de développer la qualification en dactylographie, la tâche du sténodactylographe commercial reste très polyvalente : le "secrétaire dactylographe" doit par exemple également maîtriser la calligraphie traditionnelle.

Il est important de noter que le développement de ce nouveau régime d'usage de la machine qui se caractérise par une uniformisation et une standardisation des pratiques et qui va de pair avec une augmentation du nombre d'emplois liés à la sténodactylographie, va coïncider avec la féminisation progressive de la profession.

La dactylo : entre mythe et réalitéretour au sommaire

La formation d'un mythe : travailleuses, héroïnes et amoureuses, les années 20retour au sommaire

La dactylo va représenter la nouvelle figure de la salariée parisienne. Elle est l'incarnation d'une nouvelle féminité, et représente une femme indépendante, urbaine. Elle s'émancipe par son travail et se différencie par là même des femmes ouvrières et des travailleuses populaires. Elle n'appartient pas à la même couche sociale et fait plutôt partie d'une catégorie de femmes qui n'étaient pas concernées par le travail auparavant. Pourtant à l'image de la jeune fille émancipée, sportive et jolie se substitue progressivement une image plus sage qui contribue à la banalisation du métier : la dactylo est souvent une femme mariée qui doit concilier son métier et son statut de mère participant ainsi à l'image d'une certaine modernité.

Si les revues professionnelles mettent un point d'honneur à défendre la respectabilité de la dactylo, l'image que veut lui donner la presse est toute différente : elle est souvent peinte comme une héroïne, un symbole de la réussite féminine et les histoires fantasmées sur la romance entre patron et dactylo deviennent de grands classiques qui entretiennent l'engouement des jeunes filles pour la profession. De manière sous-jacente, on voit transparaître dans ces histoires la difficile cohabitation des hommes et des femmes au bureau. Le stéréotype moqueur de la dactylo débordante de féminité signale une transgression possible et le désordre des sexes. Ainsi deux discours cohabitent dans la presse : le discours moraliste des professionnels et des syndicats et le discours immoraliste des journaux à anecdotes qui ont trouvé un bon filon pour passionner leurs lecteurs. Pour Delphine Gardey, la fonction sociale de ces discours est fondamentale : ils permettent de faire émerger une sorte de maillage qui délimite l'espace social de ce nouveau personnage.

Histoire de la féminisation de la profession (1890-1930)retour au sommaire

L'histoire de la féminisation de la profession s'inscrit dans le cadre plus général de la féminisation des tâches et fonctions administratives qui se met en oeuvre à partir du dernier tiers du XIXe siècle. La féminisation préexiste donc à l'invention de la machine à écrire mais c'est bien cette dernière qui fait entrer la femme dans les bureaux dans la mesure où se constitue autour d'elle une profession dont la définition va être de plus en plus clairement associée au sexe féminin.

Deux processus sont à l'oeuvre pendant la période qui s'étend de 1890 à 1910 : un processus de "sexuation" de l'objet machine à écrire et une construction de la féminité de la pratique dactylographique. Dès sa commercialisation aux États-Unis, la machine à écrire est sexuée : la fabrication de la machine confiée aux femmes, un design proche de la machine à coudre, un clavier qui ressemble à celui du piano et qui attire ainsi une certaine catégorie de femmes appartenant à la petite bourgeoisie, sont à l'origine de la forte féminisation du métier aux États-Unis où en 1880 les femmes représentent déjà 40 % du groupe. Ainsi, lorsque la Remington arrive en France au milieu des années 1880, elle n'est déjà plus neutre. On constate cependant que ce sont d'abord des hommes qui ont accédé aux emplois nécessitant l'utilisation de la machine. Le processus de féminisation qui va s'engager n'apparaîtra donc que plus tardivement et ne ferra sentir ses effets qu'après la première guerre mondiale.

Peu à peu, les discours vont mettre en avant l'adéquation qui existe entre la machine et les qualités des femmes qui commencent à apparaître comme des remplaçantes, initiatrices d'une ère nouvelle et moderne. D'autres discours viennent se greffer pour justifier le recours de plus en plus fréquent aux femmes dans cette profession : le thème des "difficultés de la vie" est prépondérant jusqu'en 1910 et les filles de bonnes familles sont invitées, pour sortir leur famille de la gêne, à occuper cet emploi souhaitable et convenable, socialement acceptable du point de vue de leur condition.

D. Gardey fait donc apparaître deux fonctions à ces discours et représentations : la naturalisation de l'objet machine à écrire et la possibilité pour que des femmes non socialement destinées au travail, puissent travailler.

Il faut maintenant nous intéresser à la remise en cause de l'alliance entre la prise de notes abrégées et la dactylographie qui intervient dès le début du XXe siècle et à ses conséquences sur le travail et le statut de la dactylo. La remise en cause de cette alliance qui est la conséquence directe de l'apparition du dictaphone, abouti à la création d'un corps à part et sans possibilité de mobilité ascendante au sein de l'administration. Ces femmes qui remplacent des employés aux écritures masculins s'avèrent deux à trois fois plus rapides que leurs collègues masculins mais ne touchent qu'un tiers de leur salaire. Peu à peu la disparition du travail de sténo qui rendait nécessaire des relations directes entre le patron et sa secrétaire aboutit à la constitution de services de dactylo centralisés. À partir des années 20 et principalement aux États-Unis (moins en France où il y a un décalage entre la réalité et les discours tenus sur ces thèmes), le travail s'organise différemment et n'est plus régi par les mêmes principes : les partisans du taylorisme de bureau tentent de plus en plus de rationaliser le métier. Les tâches sont standardisées, soumises à des critères stricts, la production est quantifiée, chronométrée et contrôlée, le salaire est payé au rendement. Parallèlement on assiste au développement des discours qui tentent de justifier ces évolutions en mettant en avant la dextérité des femmes et leur excellence dans la répétition.

La standardisation du travail de la dactylo conduit à une déqualification qui s'exprime dans la perte de la polyvalence, dans la perte du statut d'employée de bureau pour celui de manoeuvre ainsi que dans le nouveau mode de rémunération (à la tâche et non plus au mois). Ces évolutions ont pour conséquence une dévalorisation de l'image de la dactylo et une prolétarisation du métier. Ce phénomène intervient dans un contexte précis qui est celui de l'embauche de femmes issues de milieux populaires aux postes de dactylo. On parle alors de "crise de la profession".

Deux processus s'instaurent alors : le désengagement définitif des hommes dans la profession et la recomposition de certaines carrières de femmes employées de bureau avec l'apparition de la fonction de secrétaire dans les années 30. Cette nouvelle fonction qui nécessite une part d'initiative et de responsabilité s'adresse à des femmes issues d'un certain milieu social, ayant fait au minimum des études secondaires. Cependant, si cette position de collaboration constitue pour les hommes une étape et une possibilité de mobilité sociale, elle est synonyme d'aboutissement lorsqu'elle se décline au féminin.